Genèse du texte

Mon corps en neuf parties

 
Il s'agit avant tout pour Federman de "combler le trou" par le langage, remplir l'absence, l'absence de cette famille disparue trop tôt "en savonnettes ou en abat-jour", et comprendre pourquoi lui a survécu, et reste seul avec ses fantômes. Cette langue violente, parfois désespérée, crue, drôle, mais toujours vivante, est comme un incessant voyage dans la mémoire, une mémoire recomposée, à mi-chemin entre les souvenirs réels et la fiction... Relais entre la mémoire déficiente et l'imaginaire, la fiction se place dans les textes de Federman à la fois comme une réponse à la mort – aux camps qu'il n'a pas connus – et comme une métaphore de la littérature.

"Mon corps m'a été suggéré par un professeur allemand, Rinehard Kruger. Il organisait une conférence sur la sémiologie du corps. Un jour, il m'écrit que cela risque d'être drôlement chiant d'avoir une vingtaine de vieux profs allemands gâteux en train de discuter du corps humain et me demande si je veux bien participer à la conférence en écrivant quelque chose d'amusant pour l'illustrer. Un soir, alors que je leur coupais les ongles, mes doigts de pieds se sont mis à me raconter une histoire. J'ai composé le texte sur mes orteils sur le champ et l'ai envoyé dès le lendemain à Rinehard. Je n'ai pas pu aller à la conférence, mais Rinehard a lu mon texte, et il paraît que tout le monde se roulait par terre. Donc j'ai continué. Il m'a fallu bien sûr déterminer combien de parties j'allais écrire. Faire le tour de son corps ce n'est pas comme faire le tour de France à vélo. Le corps est infini. J'ai donc décidé de me limiter à neuf parties. Le numéro neuf (mon organe sexuel) étant celui qui abolit tous les autres”.

Raymond Federman – Février 2004